Ukraine - Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, avec « Europe 1 »

Paris, 8 juin 2014

(...)

Q - Question toute simple, est-ce que le succès en Normandie permet à l’Europe de sortir de sa nouvelle guerre froide ?

R - Il y avait deux aspects dans les événements de Normandie : l’aspect commémoration et l’aspect diplomatique. Je pense que sur ces deux plans la France a bien servi la paix.

Sur la question de l’Ukraine, puisque c’est celle que vous posez, je pense que les rencontres qui ont eu lieu en Normandie, en particulier la rencontre entre M. Porochenko, le nouveau président, M. Poutine, François Hollande, qui en a été à l’origine, et Angela Merkel, permet le début d’une désescalade.

J’étais hier à Kiev et j’ai parlé avec le président Porochenko et d’autres responsables. La désescalade est possible et souhaitable, c’est évident, mais la tâche est très difficile. Dans les prochains jours, cela commence dès aujourd’hui, nous aurons des discussions. Est-ce que oui ou non on va pouvoir avoir un cessez-le-feu - ce qui est absolument essentiel ? Est-ce qu’on va pouvoir trouver une solution à la question du prix du gaz ? Là, les choses vont avancer. Est-ce que par rapport à l’extérieur, c’est-à-dire la Russie, les relations avec l’Ukraine vont être stabilisées ? Et sur le plan intérieur, il y a beaucoup de choses à faire, parce qu’il faut arriver à lutter contre la corruption, à redresser l’économie.

Pour répondre précisément à votre question, je pense que ce qui s’est passé en Normandie, ce qui a été préparé à Paris, est un élément très positif.

Q - La Crimée n’est plus un sujet ?

R - La communauté internationale considère que l’annexion de la Crimée est totalement illégitime et c’est aussi la position de la France. On ne peut admettre qu’un pays, en l’occurrence la Russie, en annexe une partie d’un autre, en l’occurrence la Crimée. Du point de vue juridique, nous ne reconnaissons pas cette annexion et le président Porochenko hier, dans son discours a dit qu’il n’était pas question de la reconnaître. C’est une affaire de très longue haleine ; maintenant, les Russes se sont installés en Crimée.

Q - Vous qualifiez comment ce qui s’est passé pendant ces deux jours, au fond, c’est un succès de la diplomatie, c’est des surprises, que tout d’un coup les chefs d’État ont décidé ?

R - C’est un succès incontestable, je pense que les chances de la paix ont avancé.

Je veux revenir sur la façon dont a été préparée en particulier la rencontre de Normandie. C’est une affaire qui remonte assez loin. Lorsque François Hollande a maintenu l’invitation du président Poutine, contre l’avis d’un certain nombre de gens qui disaient « non ».

Q - Qui, à l’intérieur ou à l’extérieur ?

R - À l’extérieur surtout.

Q - Les Américains surtout.

R - Non, mais c’était assez général. Nous avions dans l’idée que si le président Poutine était là, et s’il y avait une évolution en Ukraine qui permettait l’élection d’un président, il y avait une rencontre possible. C’était simplement possible, donc nous sommes restés très prudents. Ensuite, nous avons invité le président Porochenko, puisqu’il avait été élu brillamment, et à partir de ce moment-là a commencé une manoeuvre assez complexe : il fallait amener le président Poutine à accepter cette rencontre. Cela s’est fait au cours du dîner du jeudi soir, après une longue conversation sur l’Ukraine.

Q - Qu’avez-vous dit au président Poutine pour qu’il accepte, quelles étaient les conditions ?

R - Ce n’est pas une question de conditions. On a parlé, sur le fond, de la question ukrainienne et chacun a développé ses positions dans une ambiance de travail. À la fin du repas, François Hollande a dit « voilà, le président Porochenko est là, moi je pense que ce serait souhaitable qu’il y ait un dialogue. » Et Vladimir Poutine a répondu « vous êtes l’hôte, c’est à votre initiative. » À ce moment-là, les Ukrainiens avaient été prévenus. Nous avons joint Porochenko dans la nuit et cette opération a été montée. Nous avons demandé à Mme Merkel d’y participer parce qu’elle avait joué un rôle utile. Cela s’est donc déroulé le lendemain, de façon positive.

Q - En fait c’est l’aversion de François Hollande et de Vladimir Poutine, parce que les Américains souhaitaient avoir, si je suis renseigné, des entretiens entre Barack Obama, Poutine et Porochenko, sans les Français et les Allemands, et que Poutine l’a refusé en laissant la liberté...

R - Non, je crains que d’une façon totalement exceptionnelle vous ne soyez que moyennement renseigné sur cette question.

Q - Oui, je reconnais, mais moyennement c’est déjà pas mal.

R - Laissons ça de côté.

Q - Mais, dès le mercredi soir, sur EUROPE 1 et TF1, Vladimir Poutine avait dit, un, qu’il reconnaissait la légitimité des élections du 25 mai, qu’il reconnaissait M. Porochenko, qu’il était prêt à le rencontrer à Paris, qu’il était prêt à travailler avec lui.

R - C’est pour cela que cet aspect de votre remarque montre que toute une controverse qui a eu lieu : est-ce que oui ou non M. Poutine reconnaît M. Porochenko ? J’ai trouvé que cette controverse était sans objet à partir du moment où le président Poutine avait pris acte des résultats et qu’il avait dit qu’il enverrait son ambassadeur à la cérémonie d’investiture, où j’étais hier. La reconnaissance était là de fait, mais c’était un aspect mineur.

Ce que je crois important, maintenant, c’est que les conditions sont créées pour qu’il y ait une désescalade. C’est ce qu’a voulu la France dès le début. Vous vous rappelez la ligne que nous avons fixée : dialogue et fermeté. Fermeté parce que s’il n’y a pas de fermeté, évidemment, il ne peut pas y avoir d’évolution du côté russe ; dialogue parce qu’il n’est pas question d’avancer si on ne discute pas.

Q - Sachant que vous étiez, vous, plus pour la fermeté que pour le dialogue vis-à-vis Poutine...

R - Non, non, pas du tout.

Q - Au fond, est-ce que, quelque part ce qui s’est passé, ce n’était pas tout à fait vos thèses au départ, non ?

R - Non, pas du tout.

Q - Vis-à-vis de Poutine. De temps en temps il faut rappeler que nous sommes indépendants ?

R - Oui, c’est une évidence.

Q - Qui l’oublie ?

R - Un certain nombre de pays dans le monde peuvent l’oublier, alors nous devons le rappeler.

Q - M. Fabius, à Varsovie et à Bruxelles, le président Obama a demandé à son auditoire de ne pas baisser la garde, c’est classique. Mais il a demandé : « réarmez-vous ». Pourquoi et contre qui, qui est l’ennemi ?

R - Nous sommes dans un monde très dangereux. Je pense que ce qui a été demandé et qui a du sens, c’est qu’il faut - même si c’est difficile - que nous consacrions des sommes importantes à notre défense et à notre sécurité.

Q - Mais contre qui ?

R - Il y a quelques pays dans le monde qui, s’il n’y avait pas une défense et une sécurité forte, pourraient vouloir avancer au détriment de notre indépendance.

Q - Les Russes en font partie ?

R - Alors les Russes, ça c’est une grande question. Nous avons une position qui n’est peut-être pas la même que celle d’autres. Encore une fois, nous sommes indépendants. La géographie existe et l’histoire existe, la Russie est située à côté de l’Union européenne et c’est un grand pays. Historiquement, nous avons toujours eu de bonnes relations avec les Russes. François Hollande a rappelé, c’était utile, le rôle des Russes, du peuple russe pendant la guerre.

Là, dans plusieurs théâtres, nous n’avons pas du tout les mêmes positions que les Russes. En Syrie, par exemple, nous avons des positions complètement opposées. En Ukraine, nous avons considéré comme inacceptable leur annexion de la Crimée. Mais cela n’empêche pas, non pas de déclarer la guerre aux Russes, ça n’empêche pas que nous ayons des contacts fréquents avec eux. Je m’entretiens souvent avec mon collègue Lavrov et le président de la République s’entretient avec le président Poutine ; c’est ça la vie internationale.

(...)./.

publié le 20/02/2015

haut de la page