Ukraine - Entretien de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international avec « Europe 1, I-télé et Le Monde »

Paris, 22 avril 2014

(...)

Q - Que dites-vous à M. Poutine sur la mise en oeuvre ou la non-mise en oeuvre des accords de Genève, et non-retrait des bâtiments occupés par les Russes ?

R - La décision de Genève qui est intervenue cette semaine, et tout ce qui va dans le sens de la désescalade en Ukraine, est bon à prendre. Mais en même temps, l’ensemble des sujets n’ont pas été traités dans cette réunion de Genève, et en particulier un sujet qui pour nous est essentiel, qui est l’élection du 25 mai, pourquoi ? M. Poutine et les Russes disent : « le gouvernement ukrainien n’est pas légitime ». Mais si on pense cela, alors il faut d’autant plus être partisan d’une élection le 25 mai. Nous, nous disons que ce gouvernement est légitime et nous souhaitons, compte tenu de l’intensité de la crise ukrainienne, qu’il y ait cette élection le 25 mai. Et donc tous les efforts de la communauté internationale, au moins de ceux qui sont sincères, doivent porter vers cette élection, parce que nous aurons un président qui sera légitimement élu. Et je ne voudrais pas qu’au travers de telle ou telle attitude de façade, certains organisent l’impossibilité de tenir l’élection le 25 mai.

Q - Vous connaissez si bien M. Lavrov, M. Kerry qui viennent souvent négocier dans vos bureaux au Quai d’Orsay, et là à Genève la France, vous, vous n’y étiez pas. Est-ce qu’il n’y avait pas un pincement au coeur même s’il y avait Mme Ashton, c’est-à-dire personne ?

R - Non, mais soyons précis, l’Union européenne qui compte 28 États dont la France était présente par l’intermédiaire de Mme Ashton...

Q - Mais vous voyez bien qu’elle n’a pas dit ce qui est l’essentiel pour vous, les élections du 25 mai.

R - Elle a essayé de le dire, mais les Russes s’y sont opposés, et donc ça n’a pas été possible. Nous sommes européens, mais en même temps la France a son mot à dire. Qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, nous avons des relations historiques avec la Russie. Il y a une réalité géographique, la Russie est proche de nous et il y a une réalité historique. Mais en même temps il y a des choses que nous ne pouvons pas admettre. Qu’un pays mette la main sur une région d’un autre pays, en l’occurrence la Crimée, c’est contraire à tout le droit international.

Q - On a l’impression qu’elle a été passée par pertes et profits la Crimée, lors de la réunion de Genève.

R - Il ne faut pas que la communauté internationale accepte le fait accompli, mais c’est vrai que l’on parle beaucoup moins de la Crimée. Mais il ne faut pas que ce qui s’est passé en Crimée se passe en dans d’autres régions de l’Ukraine.

Je vous signale à ce propos que cette semaine, je me rends avec mon collègue allemand, M. Steinmeier, en Moldavie et en Géorgie. Ce voyage avait été reporté en raison de la crise en Ukraine. Et le fait que la Moldavie et la Géorgie, qui sont également des territoires sensibles, fassent l’objet d’une visite conjointe de l’Allemagne et de la France, nous allons parler du fond avec les responsables de ces États, est important.

Q - Pourquoi vous n’allez pas en Russie parler avec Poutine, pourquoi ni les Français ni les Allemands ne vont dans le bureau de Poutine ou en Finlande ou à Stockholm discuter avec lui...

R - J’ai au téléphone mon collègue, M. Lavrov, ministre des affaires étrangères de la Russie, à peu près chaque semaine. Nous n’allons pas faire la guerre à la Russie. La position de la France est la suivante : nous sommes - et nous l’avons montré - pour une fermeté sur les principes et vis-à-vis de la Russie. C’est la raison pour laquelle nous avons pris des sanctions et lorsqu’il y a quelque chose à dire, nous le disons même si ça déplaît à d’autres. Mais nous sommes en même temps pour le dialogue, et donc il faut trouver une solution. Et je parle avec mon collègue M. Lavrov, c’est mon devoir, le président de la République parle à M. Poutine, nous parlons aux Allemands, aux Américains, aux Européens et nous essayons d’avancer. Et quand il y a quelque chose d’inacceptable, nous le disons.

Q - Mais qu’est-ce que vous leur dites parce que précisément aujourd’hui, les pro-russes ne se disent pas engagés, parce qu’il s’est dit effectivement à Genève, ils restent dans les bâtiments officiels. À chaque heure, il peut y avoir un incident...

R - Mais c’est la raison pour laquelle nous avons dit que s’il n’y avait pas cette désescalade qui a été dans les mots amorcée à Genève, il y aurait un nouvel étage de sanctions.

Q - Sanctions économiques cette fois, parce que là pour l’instant les sanctions individuelles n’ont pas l’air d’avoir de résultats.

R - La nouvelle étape serait - si elle doit être consommée - une sanction économique.

Q - Est-ce que vous avez le sentiment que Poutine ou la certitude que Poutine veut dépecer, démembrer l’Ukraine ?

R - Le mot qui a été lancé est le mot de fédéralisme, et effectivement on peut tout à fait admettre - et j’en discutais avec le Premier ministre ukrainien récemment - qu’il y ait une décentralisation poussée, plus d’autonomie pour les différentes régions. Mais fédéralisme ne veut pas dire démembrement, et s’il s’agissait de démembrer l’Ukraine, évidemment la communauté internationale, et notamment la France, ne pourrait pas être d’accord.

Q - Donc pour la France, il y a élection du 25 mai, le nouveau président et peut-être son Parlement négocient une nouvelle Constitution et puis et cette phase de décentralisation.

R - Oui. Et ajoutez un appui économique fort parce que l’Ukraine est en grave difficulté. Ces difficultés sont accentuées par le fait que les Russes veulent faire payer à l’Ukraine le gaz à prix fort et si les Européens veulent être conséquents avec eux-mêmes, il faut qu’ils aident économiquement l’Ukraine.

Q - Concrètement, combien ? Comment ?

R - Il y a déjà des dispositions qui ont été prises, un milliard d’euros, puis des aides à travers le Fonds monétaire international. Il peut y avoir d’autres mécanismes. Nous avons signé la partie politique de l’accord d’association et nous allons accompagner l’Ukraine. D’ailleurs, c’est aussi l’intérêt de la Russie, parce qu’il n’y a pas un pays qui a autant d’intérêts économiques en Ukraine que la Russie.

(...)

Q - Sur l’Ukraine pardon, est-ce qu’il ne faut pas revenir à ce que proposait l’un de vos prédécesseurs, Hubert Védrine, une « finlandisation de l’Ukraine », c’est-à-dire un territoire neutre que ne se déchirent pas d’un côté la Russie, de l’autre côté l’Union européenne ?

R - La situation de la Finlande historiquement et celle de l’Ukraine ne sont pas les mêmes.

Q - Et pour ça, il faudrait que les Ukrainiens le veuillent aussi !

R - Bien sûr, nous n’allons pas la dépecer et la situation de l’Ukraine est objectivement difficile. Mais l’idée que l’Ukraine doit être respectée dans son intégrité et qu’en même temps, il puisse y avoir, j’appelle cela une décentralisation, oui. L’idée que l’Ukraine puisse se redresser économiquement oui et que l’Ukraine soit en bons termes à la fois avec les Russes et avec l’Union européenne, oui, c’est dans ce sens-là qu’il faut essayer de travailler.

Q - L’autre jour, Michel Sapin disait à « Europe 1 » que le FMI, l’Union européenne devraient ou doivent donner 27 milliards de dollars d’un coup à l’Ukraine et 12 milliards d’euros chaque année de la part de l’Union européenne et de la plupart des pays de l’Union européenne. Donc on imagine mal que les Français serrent la vis et aillent payer les fonctionnaires ou le gaz de l’Ukraine. Ça, c’est une remarque avec laquelle vous n’êtes peut-être pas d’accord ?

R - Oui mais ne bâtissons pas des épouvantails et en même temps, essayons d’être cohérent. Si nous voulons que l’Ukraine soit respectée dans son intégrité, si nous voulons qu’elle ne soit pas dépecée, il faut l’appuyer économiquement. Pas seulement nous, également les Russes et les autres pays de la communauté internationale, à commencer par les États-Unis. Cela aura bien évidemment un certain coût économique mais en même temps, est-ce que ce n’est pas notre intérêt d’avoir à nos portes un pays indépendant ? Bien sûr que oui !

Q - Alors au nom de la cohérence est-ce que vous demandez quelque chose comme une nouvelle réunion de Genève, un « Genève 2 » là-dessus ?

R - Dans l’immédiat, ce n’est pas nécessaire. Il y a eu la réunion de Genève de la semaine dernière, on va voir si la désescalade a lieu et je le souhaite - même si on peut avoir un certain nombre de doutes -, et c’est seulement s’il y avait des atteintes à ce qui a été convenu à Genève qu’il faudrait une réunion.

publié le 23/04/2014

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