L’Amiral Jean-Baptiste de Traversey (1754-1831)

L’Amiral Jean-Baptiste de Traversey
(1754-1831)
fondateur du port et de la ville de Nikolaïev,
commandant en chef de la flotte de la mer Noire, ministre de la marine russe

Dans l’histoire des villes portuaires de la côte nord de la Mer Noire du début du XIXe siècle, deux Français occupent une place importante. Le duc de Richelieu et le marquis de Traversey ont jeté les fondements pour le développement des villes comme Nikolaïev, Sébastopol, Kherson et Odessa, en anticipant pour beaucoup leur glorieux avenir. Arman Emmanuel du Plessy duc de Fronsac de Richelieu est connu comme gouverneur et bâtisseur de la ville d’Odessa, le général gouverneur de la Nouvelle Russie. Le nom de l’amiral Jean-Baptiste Prévot de Sansac de Traversey est beaucoup moins connu de nos contemporains. Jusqu’à présent, toutes les publications à son sujet comportaient beaucoup d’imprécisions et de fausses informations.

Ressortissant d’une vieille famille d’aristocrates, Jean-Baptiste de Traversey naquit le 24 juillet 1754 en Martinique. La même année, naquirent deux princes dont les destins seront étroitement liés avec le sien : le futur roi de France Louis XVI et le futur empereur de Russie Pavel Petrovitch, deux monarques aux destins semblables, morts tragiquement. Le marquis fut au service de Louis XV (lui et le ministre français de la Défense qui signèrent en 1773 le diplôme de ce jeune officier de la Marine), de Catherine II, d’Alexandre 1er et de Nicolas 1er.

La guerre avec l’Angleterre et la Révolution française qui la suivit, obligèrent de Traversey à partir pour la Russie. Pendant cette guerre, il remporta quelques victoires dans des batailles navales, prit quelques forteresses. Le marquis se fit surtout remarquer lors de la Guerre de l’Indépendance américaine. Il joua un rôle clef dans la bataille navale de Chesapeake en 1781, qui, avec la victoire près de Yorktown, apporta la liberté aux colonies anglaise d’Amérique du Nord. A Boston, sur son bateau, Traversey reçut le futur président des Etats-Unis, le général George Washington. Le marquis se vit attribuer de hautes décorations : en France – la Croix de Saint-Louis (1782), aux Etats-Unis – l’Ordre de Cincinnatus (1783). Son talent de stratège et son ingéniosité tactique l’en firent, aux yeux de ses contemporains, un des officiers les plus éminents de la flotte française. Les perspectives d’une belle carrière semblaient s’ouvrir devant lui…

Tout changea avec le début de la Révolution de 1789 à 1791. La Terreur « rouge » poussa de nombreux représentants de la noblesse à chercher asile à l’étranger. C’est à cette époque qu’émigra en Russie le duc de Richelieu qui fut pendant 10 ans gouverneur du pays de Novorossiysk. Pour sauver la vie de sa femme et de son enfant, le marquis de Traversey quitta en 1790 son château et s’installa en Suisse. Un an plus tard, il fut invité par Catherine II, sur la recommandation de ses compatriotes – le prince Nassau-Siguen et le ministre de la Marine française Charle de Castras, pour servir en Russie.

Après avoir appris qu’un officier de la flotte de Louis XVI partait pour la Russie, le prince Viktor Kotchoubeï en informa, depuis Genève, le comte Fiodor Rostoptchine, chef du Collège impérial pour les Affaires étrangères. Celui-ci, à son tour, écrivit au célèbre anglophile, ambassadeur russe à Londres, le comte Sémion Vorontsov : « J’ai appris… que le prince Nassau a invité à notre service un amiral français du nom du marquis de Traversey. J’en suis très déçu. Notre flotte, grâce aux efforts du chevalier de Nowls et surtout à ceux de l’amiral Greig, est devenue tout à fait anglaise… un Français peut tout gâcher ». Des intrigues commencèrent. Mais personne n’osait contrarier l’impératrice. L’apparition en Russie d’un Français, à priori ennemi de la Grande-Bretagne, brouillait les cartes des anglophiles.

Avant d’arriver à Nikolaïev en 1802, l’amiral, alors âgé de 48 ans (dans l’empire, il prit le nom d’Ivan Ivanovitch) avait déjà reçu une reconnaissance. Sa première nomination fut à la tête de l’escadre de voiliers de la flottille de la mer Baltique, composée de 7 frégates, de six … et d’un haliotis. Pavel 1er, qui portait une grande attention à la flotte, promut de Traversey, le 30 septembre 1797, au grade de vice-amiral et le nomma commandant de Rocensalm (Kotka). C’était un point stratégique de la défense non seulement de la ville de Saint-Pétersbourg, mais aussi de toute la baie de Finlande.

Par un de ses premiers décrets, le tsar Alexandre 1er attribue à de Traversey le grade d’amiral. Le 21 mai 1802 le Collège de l’amirauté le nomme au poste de Commandant chef de la flotte de la mer Noire. Les sept années suivantes de la vie du marquis seront consacrées à diverses activités militaires, économiques, administratives et culturelles sur les côtes de la mer Noire.

Ce n’est qu’en juillet que de Traversey et sa famille regagnèrent Nikolaïev. Outre l’amirauté, la ville comptait quatre bâtiments administratifs, une cinquantaine de maisons en pierre, six cents maisons en bois chaumées et une centaines d’isbas. La partie commerciale comportait trente entrepôts à blé et à peu près autant de caves à vin, ainsi que quelques boutiques appartenaient à des petits commerçants. Il y avait également une église orthodoxe, une église catholique et une mosquée. La ville souffrait d’une pénurie constante d’eau potable. Après que ce territoire eut été annexé par la Russie, beaucoup de puits furent comblés.

« La situation de Nikolaïev s’améliora nettement en 1802, - écrivit le premier historien de Nikolaïev, Grygoriy Nikolaïevitch Gué, lorsque le marquis de Traversey fut nommé commandant en chef de la flotte de la mer Noire ». Le premier gouverneur de Nikolaïev parvint à arrêter les vols incessants des terres environnantes. Il obtint l’adoption d’un décret lui permettant de reprendre, au profit de la ville, les terres inexploitées dont les propriétaires ne remplissaient pas les conditions auxquelles le droit de propriété leur avait été accordé. La population locale, très mécontente de ces « maîtres » officiels, salua vivement les démarches du gouverneur.

En utilisant son droit d’appel direct à l’empereur, sans l’intermédiaire des ministres, le marquis de Traversey adressa à Alexandre 1er une demande pour élargir le territoire de la ville. Kherson, au moment où elle obtint le statut de ville, avait droit à 40.000 déciatines (mesure agraire équivalent à 1,0925 ha). Nikolaïev, quant à elle, n’avait pas eu une seule déciatine, toutes les terres des alentours ayant été reconnues propriété de l’amirauté ou de l’Etat. Le prince Grygoriy Potiomkine ne prêtait pas beaucoup d’attention aux pouvoirs de la ville qu’il avait fondée. Un deuxième décret impérial remédia à cette situation.

L’amirauté de Nikolaïev avait en son ressort la flotte et les ports de la mer Noire situés entre Izmaïl et Taman, ainsi que les ports de la mer d’Azov. Par ailleurs, Nikolaïev était également le centre administratif du gouvernement de Kherson, et le commandant en chef de la flotte de la mer Noire accomplissait, depuis 1802, entre autres, les fonctions de gouverneur. Traversey qui trouvait ce mode de délimitation des pouvoirs peu commode, décida de le modifier. Suite à son appel à l’empereur, le 20 mai 1805, l’administration du gouvernement fut transférée à Kherson et gérée par la suite par le gouverneur de la Nouvelle Russie, le duc de Richelieu.

La ville de Nikolaïev, quant à elle, restait hors de la juridiction de ce dernier ; le pouvoir militaire et le pouvoir civil y étaient exercés par le commandant de la flotte de la mer Noire. Les modifications dans le statut de la ville, obtenues grâce aux efforts de Traversey, jouèrent un rôle important dans son évolution future. La situation de Nikolaïev en tant que port militaire et base de construction navale se renforça considérablement. Cela fut, pour cette ville, une deuxième naissance. Traversey tâcha d’en faire un organisme uni. Sa population représentait un mélange de peuples et d’ethnies dont les mœurs et les coutumes n’avaient rien en commun. Polonais, Grecs, Serbes, Croates, Bulgares, Juifs, Moldaves vivaient à côté des Tatars du Boug du Sud, encore assez nombreux, et des Ukrainiens, peuples autochtones de la Nouvelle Russie. Chaque communauté avait ses propres organes administratifs. « A l’intérieur de ce mélange hétérogène (…) où chaque personne ne cherchait qu’à satisfaire ses intérêts personnels », le marquis de Traversey « par ses paroles et ses actes tâchait d’accroître les forces morales de la société, de sensibiliser les gens aux intérêts communs, de cultiver chez eux le sens de la citoyenneté et le respect de la loi », - écrivait Grygoriy Gué.

Le marquis de Traversey contribua à la mise en place, à Nikolaïev, des collectivités locales. Une police municipale efficace était indispensable pour assurer l’ordre public dans cette ville dont la population, très variée, ne cessait de s’accroître. Les services fiscaux, dépendant directement du gouverneur, mirent de l’ordre dans le budget de la ville. En veillant au développement de la vie culturelle dans sa ville, le gouverneur fonda un service hydrographique nommé le Dépôt des cartes. Auprès de ce service, furent établis un cabinet des antiquités, une imprimerie et un service de lithographie, ainsi qu’une bibliothèque. Le cabinet des antiquités, qui abritait tous les objets archéologiques trouvés sur les terres du Département de la marine, devint le premier musée de Nikolaïev et le premier musée d’Etat dans le Sud de l’Ukraine. Furent instituées les premières armoiries de Nikolaïev dont l’emblème portait les attributs de Saint-Nicolas Myrlikien. Une école de jeunes marins ouverte en 1804 accueillait les enfants des matelots, des soldats et des roturiers. On peut parler également du rôle du marquis, devenu alors ministre de la Marine, dans le destin du jeune garde marin Vladimir Dal, futur auteur du « Dictionnaire raisonné de la langue vivante de la Grande Russie ». C’est grâce à lui que fut réglé l’incident lié au coup de foudre de l’amiral Greig pour une jeune bourgeoise et à l’épigramme dont le futur grand lexicographe et écrivain était l’auteur.

La flotte à rames rattachée à Nikolaïev comportait quatre-vingts chaloupes canonnières. Après avoir effectué un premier examen, Traversey constata qu’elles étaient dans un état déplorable ; l’inspection du port, elle non plus, ne l’incita pas à l’optimisme. Les cales avaient été construites récemment (en 1799) et avaient été favorablement situées près de l’embouchure d’Ingoul, mais cela faisait longtemps que les travaux dans le port étaient arrêtés, et leur reprise nécessitait des moyens financiers importants ; il fallait également compléter la réserve de bois, de chanvre et d’autres matériels. Les docks pour la construction et la réparation des bateaux, les entrepôts et les magasins étaient bien protégés par les fortifications de l’amirauté et les batteries côtières.

La flotte de la mer Noire se composait de deux escadres : celle de Nikolaïev et celle de Sébastopol. En 1802, il lui manquait six navires de ligne, sept frégates et trois avisos. Ceux-ci étaient partis, en 1798, sous la direction de l’amiral Fiodor Ouchakov, à Istanbul, pour rejoindre l’escadre turque ; de là, la flotte russo-turque se dirigea vers la mer Méditerranée, à la conquête des îles Ioniennes prises par les troupes de Napoléon. L’escadre, d’abord sous la direction de l’amiral Ouchakov, puis sous celle de Nikolas Siniavine, fut basée sur l’île de Corfou. De Traversey ne disposait que de quatre (ou cinq) navires de ligne, de quelques frégates et de quelques corvettes, d’environ quatre-vingts chaloupes canonnières et de petits bateaux – bricks et avisos.

Après en avoir pris le commandement, il entreprit un long voyage pour examiner les côtes et les ports de la mer Noire. Après avoir effectué une inspection des trois principaux ports : celui de Nikolaïev où était basée l’escadre à rames, celui de Kherson avec ses chantiers navals et celui de Sébastopol, lieu principal de stationnement des bateaux militaires, l’amiral de Traversey procéda à la mise en œuvre d’un projet de réorganisation de fond. Une note de synthèse dressant le bilan de ce voyage fut envoyée à l’amirauté de Saint-Pétersbourg. Sans attendre la réponse de la capitale, l’amiral ordonna de procéder immédiatement à des travaux de construction de fortifications maritimes et terrestres à Sébastopol. Il dressa la liste des principaux besoins de la flotte de la mer Noire et demanda à la Trésorerie l’octroi de financements supplémentaires. Saint-Pétersbourg versa à l’amirauté de Nikolaïev des sommes importantes, mais la ville n’était qu’un « point de transbordement » car, en définitive, les sommes allouées étaient destinées à l’entretien de la garnison russe sur l’île de Corfou.

Depuis son arrivée à Nikolaïev en qualité de commandant en chef de la flotte de la mer Noire et jusqu’à la signature en 1807 de la Paix de Tilsit entre la France napoléonienne et la Russie, l’amiral de Traversey se heurtait à des problèmes liés à l’entretien et l’approvisionnement des forces expédiées dans la mer Ionienne. En 1804, il fut décidé de doubler la garnison sur l’île de Corfou. L’amiral de Traversey reçut l’ordre de transférer sur l’île plus de deux mille soldats (un régiment de mousquetaires et un régiment de casaques avec des chevaux) et des canons et munitions en grande quantité. En 1805, fut réalisée encore une expédition : le bateau « Saint-Paul » prit à bord à Sébastopol mille soldats et les déposa sur l’île de Corfou. Pour ses démarches visant à assurer le fonctionnement de la garnison et de la flotte russes sur les îles Ioniennes, le Commandant chef de la flotte de la mer Noire fut décoré, en 1804, de l’Ordre d’Alexandre Nevsky.

Le corps des commandants de la flotte de la mer Noire se composait essentiellement d’étrangers qui faisaient irréprochablement leur service. Le contre-amiral Prizman, anglais d’origine, accomplissait les fonctions de chef du port de Nikolaïev. Le chef du port de Kherson était un Allemand, le vice-amiral von Moller. A la tête des troupes du génie sur la mer Noire et au Caucase était un Hollandais, le général Hartingt. Un autre Allemand, le général Meiden, commandait l’artillerie du port. Un Ecossais, le général Fenshaw était gouverneur de Kapha (Féodossia). Le comte Octave de Quinsonnas commandait un régiment en Géorgie. Dans l’armée de terre, il y avait beaucoup de Français parmi lesquels le comte Ernest d’Aumont, le comte Louis Alexandre André de Langeron, le duc de Richelieu et ses trois neveux.

Neuf mois après que le marquis de Traversey se fut installé à Nikolaïev, un autre Français – le duc de Richelieu – fut nommé gouverneur militaire et civil d’Odessa. Richelieu avouait que très souvent il lui arrivait, dès qu’il terminait une lettre pour Traversey, d’en écrire immédiatement une autre. Dans une de ses premières lettres, il écrivit : « On m’a chargé de superviser les travaux de construction dans le port d’Odessa. Pourtant, mes compétences dans ce domaine sont si dérisoires que le moindre conseil de quelqu’un comme vous me serait très précieux. On m’a proposé un plan de construction, mais avant de décider de quelque chose, je voudrais que vous puissiez tout voir de vos propres yeux : je vous en serais infiniment reconnaissant et, en plus, ce petit voyage nous ferait le plaisir de nous connaître personnellement. »

Le marquis, intéressé lui-même par la construction du port d’Odessa, ne ménageait ni ses conseils ni ses souhaits. C’est ainsi que commença l’amitié des deux Français. A son retour d’Odessa, Traversey envoya à Richelieu une chaloupe et quatre matelots pour que le gouverneur d’Odessa ait la possibilité de superviser les travaux dans le port même. Séparés par une distance de quarante lieux au maximum, les deux ressortissants français travaillaient sur la création, dans la Nouvelle Russie, de ports militaires et commerciaux. Le duc de Richelieu fut nommé, en mars 1805, gouverneur de la Nouvelle Russie, mais continuait de s’occuper principalement d’Odessa. Après la restauration de la dynastie des Bourbons en France, il devint ministre au sein du gouvernement de Louis XVIII. Les habitants d’Odessa, toujours aussi inlassables dans leur humour et la création de mythes sur leur ville, dirent plus tard qu’il était parti en prononçant les paroles suivantes : « Si le gouvernement de la France a besoin de quelqu’un d’Odessa, je n’ai qu’à y aller ».

La construction des nouvelles villes suscitait énormément de problèmes, et à la différence de Richelieu qui était peu concerné par les affaires de l’amirauté de Nikolaïev, de Traversey était obligé d’intervenir dans les moindres problèmes concernant la construction du port d’Odessa. Le duc, avec le commandant de la garnison, le général anglais Cobley, tâcha de faire d’Odessa le plus grand port commercial de la mer Noire. Là, l’on pouvait voir les drapeaux de toutes les nations. Plusieurs bateaux commerciaux étrangers naviguaient sous pavillon russe. A partir de 1803, le contrôle de la circulation des bateaux commerciaux passa d’Odessa à Nikolaïev. Les brevets autorisant le passage étaient délivrés exclusivement par l’amirauté de Nikolaïev. Ainsi, l’amiral de Traversey était chargé de nouvelles responsabilités : la surveillance de toutes les communications commerciales sur la mer Noire. Sur le plan administratif, l’activité commerciale d’Odessa dépendait dorénavant de Nikolaïev. La mise à disposition des pavillons russes à des bateaux étrangers impliquait un grand nombre de problèmes délicats. Très souvent, le gouverneur d’Odessa, pour accorder une telle autorisation, demandait dans ses courriers « une bienveillance particulière ». Ainsi, en 1808, Richelieu demanda non seulement de donner à des commerçants français un pavillon russe, de mettre à leur disposition un officier et des matelots, mais aussi d’autoriser la vente fictive de leur bateau en prétextant des circonstances particulières qui les y auraient obligés. Il est à noter que dans des cas pareils, les rapports entre les deux compatriotes n’étaient pas toujours faciles.

Un autre problème qui tomba sur les épaules de l’amiral de Traversey fut la lutte contre l’espionnage mené, d’une manière très active, par les Français et les Anglais. Sur la proposition de Traversey, en 1804, Sébastopol fut déclaré, par un décret impérial, port fermé. Seul le stationnement des bateaux de la marine de guerre russe était autorisé. Les bateaux commerciaux ne pouvaient entrer à Sébastopol que si une réparation urgente était nécessaire ou pour se mettre à l’abri au moment des intempéries. A soixante verstes au sud-est de là se trouvait la ville de Kherson. Ce grand port, fondé en 1778, était le berceau de la flotte de la mer Noire. Là, par le Dniepr, on faisait venir du bois des forêts du Nord. Là même se trouvait le principal chantier naval. Une corderie, fonctionnant très bien, produisait des agrès de parfaite qualité. Dans cette ville, selon le commerçant français Antoine de Saint-Joseph, habitaient 25.000 habitants. C’est là que furent installées les résidences des consuls anglais et autrichien et du commissaire français. Une importante garnison terrestre et maritime était disposée à Kherson. Néanmoins, ce port avait un grand défaut : les limans du Dniepr, couverts de jonc, étaient un foyer de malaria.

La troisième base de la flotte de la mer Noire, Sébastopol, se trouvait en Crimée. Le port et la ville, fondés au moment où la Crimée fut rattachée à la Russie, étaient situés en amphithéâtre sur les collines qui bordaient le port. Sébastopol, de par son emplacement, était destiné à devenir un des meilleurs ports d’Europe. En 1799, on comptait, dans ses baies, quinze bateaux militaires. L’amiral de Traversey resta néanmoins mécontent de l’aménagement du port et de l’absence de chantiers navals ; pas un seul bateau n’avait encore été construit, et il fallait donc commencer par les docks. A la paix avec la Turquie succéda la guerre, et l’amiral de Traversey ne ménageait pas ses efforts pour mettre sur pied une flotte capable de résister à l’ennemi. Le montant du budget mis à sa disposition pour la construction et la réparation des bateaux, les travaux du port et la construction des fortifications ne dépassait pas sept millions de roubles d’argent. La situation financière de cette région était loin d’être satisfaisante.

Mais la construction de bateaux suivait son cours. Entre 1806 et 1808, six navires de ligne dont deux à 110 canons furent construits sur le chantier naval de Kherson ; deux grandes frégates furent mises sur l’eau. En 1809, sur les chantiers de Nikolaïev, on commença la construction de deux navires de ligne (« Alexandre » et « Elisabeth ») et d’une frégate, et la corvette « Abo » fut mise sur la rivière Boug. On construisait également des transports dont on avait grand besoin pour assurer les communications avec la Géorgie et les îles Ioniennes. A Sébastopol, s’achevait la construction d’un arsenal ; le premier bateau mis en cale fut la corvette « Krym ».

Dans les trois principales villes de la mer Noire, on travaillait d’arrache-pied, et l’apparence de ces villes changea considérablement. Nikolaïev devint le plus grand arsenal sur la mer Noire. En 1809, le ministre de la marine russe Tchitchagov écrivait à l’amiral : « J’ai eu l’énorme plaisir d’apprendre que Sébastopol est enfin en mesure de se défendre. Cela n’a jamais été le cas auparavant. » Le fameux rapport de Monsieur de Castelnau présente à ses contemporains les changements qui sont intervenus : « Monsieur l’amiral a construit deux grands quais d’escale ; celui du côté de Nikolaïev fait plus de 500 pieds de longueur… ».

Après la rencontre des empereurs de France et de Russie à Tilsit, Napoléon chercha le moyen de proposer à de Traversey de rentrer dans le pays pour y occuper un haut poste au sein de la marine de guerre française. Depuis que le 21 octobre 1805, la flotte franco-espagnole, sous le commandement de l’amiral Villeneuve, avait été battue, près du cap de Trafalgar, par l’escadre de l’amiral Horatio Nelson. Napoléon cherchait quelqu’un qui pourrait se venger des Anglais pour cette écrasante défaite. Il s’adressa à Décret, ministre de la Marine de guerre française : « Aidez-moi à mettre la main sur ce Traversey qui commande, chez les Russes, la flotte de la mer Noire ; c’est quelqu’un qui pourrait me venger des Anglais sur la mer ». Le consul de France à Odessa transmit à Traversey la proposition de Napoléon : « Monsieur le marquis, vous n’avez qu’à dicter les conditions de votre retour, l’empereur Napoléon est prêt à vous conférer les plus hauts pouvoirs. » Traversey rejeta cette proposition : « La Russie est maintenant ma patrie, elle m’a aidé quand j’étais en difficulté et je lui en serai reconnaissant jusqu’à la fin de ma vie ».

Les diverses activités civiles et militaires de l’amiral de Traversey au poste de commandant de la flotte de la mer Noire et de gouverneur militaire de Nikolaïev et de Sébastopol furent hautement appréciées et récompensées. En 1809, Alexandre 1er nomma Traversey au poste d’intérim du ministre de la Marine à la place de Pavel Tchitchagov. L’amiral de Traversey prit officiellement ses fonctions en 1811 (le marquis était à la tête de la flotte du plus grand Etat du monde depuis 18 ans) et devint membre du Conseil d’Etat.

Le ministre de la Marine fut décoré du plus grand ordre de l’Empire russe – l’Ordre de Saint-André - pour l’organisation de nombreuses expositions, y compris de celle de Faddeï Bellinshauzen et de Mikhaïl Lazarev qui découvrirent l’Antarctique. On nomma des îles près de l’Atlantique en l’honneur de l’amiral. Il est curieux de noter qu’à cette époque, la flotte de l’empire accomplissait, dans une grande mesure, des fonctions de recherche ; au cours du premier tiers du XIXe siècle la Russie fit grande concurrence à la « reine des mers », la Grande-Bretagne. Le nom du marquis de Traversey est lié à « l’âge d’or » des découvertes géographiques. Sous sa direction, travaillèrent des navigateurs mondialement connus comme les amiraux Piotr Anjou, Faddeï Bellinshauzen, Ferdinand Wrangel, Ivan Kruzenstern, Mikhaïl Lazarev, Fiodor Litké, les contre-amiraux Ivan Zavadovsky et Gleb Chichmariov, le capitaine de vaisseau Otto Kotzebu…

Sur la côte atlantique de la France, dans la ville de Rochefort, une des rues porte le nom de Traversey. A Paris, l’« Association en l’hommage de l’amiral de Traversey » a du succès.

Le territoire du pays de Novorossiysk, qui, au début du XIXe siècle, était gouverné par le duc de Richelieu et le marquis de Traversey, faisait quasiment le double du territoire de la France. L’empereur Alexandre 1er écrivait dans son journal que la Révolution avait apporté beaucoup de malheur. « … Il convient néanmoins de considérer comme positif le fait qu’elle m’a donné trois Français éminents – Richelieu, Traversey et Langeron ». Tous les trois ont laissé des traces marquantes dans l’histoire du Sud de l’Ukraine actuelle. Pour Langeron, c’était plus facile ; cela a été plus difficile pour ses compatriotes qui furent les pionniers. « Le respect est plus important que la renommée, l’estime est plus importante que le nom, l’honneur est plus important que la gloire » - ces paroles de Nicolas de Chafmort peuvent à juste titre être prononcées à propos de l’amiral Jean-Baptiste de Traversey.

Ecrivant dans son journal que la Révolution française avait apporté beaucoup de malheurs, l’empereur Alexandre 1er ajoutait : « Il convient néanmoins de considérer comme positif le fait qu’elle m’a donné trois Français éminents : Richelieu, Traversey et Langeron ».

publié le 26/11/2015

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